Y a-t-il une nouvelle donne politique après la mise en liberté conditionnelle de Gbagbo ?

11 février 2019

CÔTE D’IVOIRE

Après avoir passé plus de sept années derrière les barreaux de la CPI (Cour pénale internationale) de la Haye, aux Pays-Bas, Laurent Gbagbo et son ex-ministre Charles Blé Goudé ont été acquittés le 15 janvier dernier, puis « libérés sous conditions » depuis le 2 février. Selon toute vraisemblance, Gbagbo sera assigné à résidence en Belgique. Sa libération est soumise à de nombreuses restrictions comme par exemple l’interdiction de s’exprimer dans la presse, de sortir de la commune de résidence, etc., en attendant la délibération définitive du tribunal. Il peut à tout moment être reconvoqué par la CPI si celle-ci le décide.

Leur acquittement, même provisoire, a été cependant accueilli avec une certaine liesse, sans trop de débordements toutefois, par leurs partisans en Côte d’Ivoire. Certains ont cru que Gbagbo allait revenir rapidement en Côte d’Ivoire et peut-être même revenir au pouvoir en proposant sa candidature lors de la future élection présidentielle de 2020. Ceux-là devront attendre un certain temps qui dépendra du bon vouloir des juges de la CPI.

Et puis, même si Gbagbo était libéré définitivement, il n’est pas dit qu’il puisse revenir aussi facilement en Côte d’Ivoire parce qu’il est toujours condamné à 20 ans de prison par la justice ivoirienne pour l’affaire du braquage de la BCEAO lors de la crise de postélectorale de 2010-2011. Cette cartouche-là est entre les mains de Ouattara et pourrait éventuellement lui servir de monnaie d’échange pour négocier des arrangements avec Gbagbo et ses partisans.

Si l’acquittement de Gbagbo et de Blé Goudé a été accueilli avec joie dans certains quartiers d’Abidjan, on a vu des scènes de colère et de protestations plus ou moins téléguidées par les autorités politiques. Cela a été le cas autour de la mairie d’Abobo ou dans certaines grandes villes du Nord comme Bouaké ou Korhogo. Certains portaient de grandes banderoles imprimées avec des inscriptions comme : « Pas de liberté pour Gbagbo » ou de petites pancartes avec des slogans écrits à la main du genre : « Blé Goudé père de l’article 125 doit payer » (référence à une pratique d’exécutions sommaires encouragée par Blé Goudé qui était un des dirigeants des « Jeunes patriotes » lors de la guerre civile de 2010-2011). On a entendu ici et là des gens dire ouvertement que « si Gbagbo revient, la guerre va reprendre ! ».

Comme on peut le constater, les sentiments d’hostilité qui ont prévalu il y a quelques années et qui se sont traduits par des massacres causant plus de 3000 morts et des dizaines de milliers de réfugiés qui ont tout perdu, sont loin d’avoir disparu de la mémoire collective. Le spectre de 2010 hante toujours ceux qui ont vécu les violences de toutes sortes. La crainte de voir ressurgir ce même scénario lors des prochaines élections de 2020 est de plus en plus partagée, surtout dans l’hypothèse où les trois principaux protagonistes de 2010 (Gbagbo, Ouattara et Bédié) se représentent en 2020.

Même si les dirigeants politiques, tant du côté du FPI que du RHDP ou du PDCI, n’ont à la bouche que le mot réconciliation, ce n’est que du verni destiné à la communication médiatique. Ceux qui sont au pouvoir depuis le départ de Gbagbo sont tellement accrochés aux avantages et aux privilèges de toutes sortes que leur procure ce pouvoir qu’ils sont capables du pire pour les conserver. Mais leurs adversaires qui ont perdu le pouvoir sont aussi capables du pire pour y revenir.

Jusqu’à présent, les dirigeants, de part et d’autres, évitent de mettre de l’huile sur le feu. Tout le monde surveille son langage (en tout cas au sommet des appareils politiques) pour ne pas être taxé de fomenteur de guerre civile. C’est pour cela peut-être que jusqu’ici, malgré les scènes de joie ici, des rassemblements de protestation là, la presse n’a pas fait cas de victimes de violence à caractère ethnique ou régionale depuis l’acquittement de Gbagbo. Mais rien ne dit que cela va continuer ainsi.

Le piège pour les travailleurs et plus généralement pour l’ensemble de la population pauvre, ce serait de se laisser entrainer dans cette rivalité entre les dirigeants des appareils politiques pour le contrôle du pouvoir. Tôt ou tard, les dirigeants en compétition vont redistiller le poison de l’ethnisme, du régionalisme ou de l’appartenance religieuse, pour avoir le maximum de soutien électoral sur ces bases-là. Ils l’ont fait par le passé, ils peuvent le refaire à nouveau.

Les travailleurs auront à se méfier de ces gens-là comme de la peste. Ils n’ont aucun intérêt à se laisser diviser en clans derrière tel ou tel politicien fût-il issu de leur village ou de leur ethnie. Leur avenir ne dépend pas de l’arrivée au pouvoir d’un clan ou d’un autre mais de leurs luttes collectives dans les usines, sur les chantiers, dans les quartiers d’habitations, là où ils subissent, sans distinction ethnique ou régionale, l’exploitation et l’oppression. Toute division entre exploités ne fera que les affaiblir face aux capitalistes qui les exploitent et à l’État qui sert de gardien de l’ordre des affameurs.