Quand la polygamie progresse dans le milieu de la petite bourgeoisie urbaine et diplômée

15 juin 2018

SÉNÉGAL

On constate depuis quelques années qu’il est devenu presque « à la mode » dans le milieu de la petite bourgeoisie aisée et instruite de la capitale de s’afficher ostensiblement et fièrement comme polygame. Des journalistes, professeurs d’université, médecins, cadres d’entreprises, hommes politiques exerçant la fonction de députés ou ministres, n’hésitent pas à étaler dans les pages des journaux locaux leur seconde ou troisième noce. Des filles de ministres, parfois bardées de diplômes, des avocates ou des femmes exerçant de hautes fonctions dans l’administration expliquent sans complexe que c’est tout à fait « librement » qu’elles ont choisi d’accepter d’être une seconde ou une troisième épouse et que loin d’en souffrir elles en tirent davantage de libertés.

Il y a quelques années, ce genre d’attitude n’était pas à la mode dans ce même milieu, bien au contraire. Fatou Sow Sarr, chercheuse de l’université Cheikh-Anta-Diop à Dakar, explique : « On est passé d’une génération de femmes instruites dans les années 1960-1970 farouchement opposée à la polygamie à une génération qui l’assume, voire la revendique […] À l’indépendance, les premières femmes diplômées la combattaient. Pour elles, c’était une violence faite aux femmes et il fallait l’éradiquer».

Selon Marie Angélique Savané, une intellectuelle féministe : « Il y a quelques années, on pensait que l’éducation allait infléchir la société sur cette pratique … Eh bien non ! Ce n’est pas la génération des vieux, mais plutôt de jeunes personnes ayant moins de 45 ans, occupant de hautes fonctions … une certaine élite intellectuelle, beaucoup plus sensible au mode de vie occidentale, qui se revendique polygame ».

Une étude de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD) montrait déjà, il y a quelques années, que même si le pourcentage de Sénégalais se déclarant polygame baissait globalement au niveau national (de 38,1% en 2002 à 35,2 % en 2013), il était en progression dans le milieu urbain notamment dans la capitale et surtout dans le milieu aisé et diplômé. Selon cette étude, près d’un quart des femmes ayant un diplôme universitaire acceptent de devenir deuxième, troisième ou quatrième épouse. C’est une tendance qui n’est pas récente puisqu’il faut remonter jusqu’au début des années 1980, c’est-à-dire après l’arrivée d’Abdou Diouf au pouvoir, pour observer le début du phénomène.

Léopold Sédar Senghor, président installé par la France au lendemain de la décolonisation, tout éduqué à l’européenne et marié à une française qu’il fût, n’avait pas interdit la polygamie au Sénégal. Dans son Code de la famille de 1972, il a inscrit la monogamie seulement comme une « option » alors qu’il accordait aux hommes le droit d’épouser jusqu’à quatre femmes. C’est ce même code de la famille qui est en vigueur actuellement. Mais Senghor exerçait tout de même une pression sur ses ministres pour qu’ils ne pratiquent pas la polygamie (ou tout au moins ne s’en revendiquent pas). En 1981, lorsqu’Abdou Diouf lui succède, le comportement des dirigeants politiques changent. Des ministres et des dirigeants de partis politiques commencent à s’afficher comme polygames.

Mais si cette tendance du mariage polygame est allée dans le sens de sa progression plutôt que l’inverse, cela n’est pas dû au changement d’un homme à la tête du pouvoir. L’explication est à chercher dans les mouvements en profondeur de la société sénégalaise.

Dans l’intelligentsia, les idées progressistes qui étaient de mise à la veille et au lendemain de l’indépendance ont fait place aux idées réactionnaires influencées par l’islam prôné par les grandes confréries. Dans le milieu des hommes politiques comme dans celui des intellectuels diplômés, on affiche ostensiblement son allégeance à un grand marabout. Les divers pèlerinages de Touba ou de Tivaouane rassemblent chaque année toujours plus de monde. Ce sont des millions de personnes qui s’affirment comme des talibés à l’instar de l’ex-président Wade ou de son successeur actuel Macky Sall.

Ce sont surtout les femmes qui sont victimes de la montée des idées réactionnaires. Le nombre de femmes voilées, parfois de la tête aux pieds, est en constante progression, y compris jusqu’au cœur de la capitale. Cela paraissait incongru il y a une trentaine d’années. La pression des dignitaires religieux est si forte que les femmes osent de moins en moins porter des habits non recommandés par eux.

Les partis politiques et les grandes centrales syndicales ont cédé petit à petit le terrain aux marabouts et imams qui diffusent à longueur de journées leurs discours nauséabonds sur les antennes publiques comme sur les médias privés.

La classe ouvrière sénégalaise n’échappe pas à l’emprise de cette tendance réactionnaire. Elle risque de le payer chèrement si demain elle se laisse entrainer derrière le sillage des islamistes. Ceux-ci ne manqueront pas d’utiliser sa colère et ses frustrations (surtout en cette période où son niveau de vie de cesse de se dégrader) pour l’entrainer vers une politique qui se retournerait contre elle-même.