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LE MOUVEMENT DE MAI 68 ET SES RÉPERCUSSIONS AU SÉNÉGAL

HISTOIRE

Pour comprendre les événements qui se sont déroulés en mai 1968 en Afrique, et singulièrement au Sénégal, il est judicieux de remonter à la source pour rappeler brièvement ce qui s’était passé en mai 68 en France.

En France les événements ont commencé à la faculté de Nanterre, en banlieue parisienne, Au début les étudiants s’insurgeaient contre une discipline trop rigide. Filles et garçons, par exemple, vivaient séparés dans le campus, les visites entre eux étaient interdites. Les étudiants aspiraient à plus de liberté en fac et dans le campus ; ils réclamaient un enseignement de qualité et s’insurgeaient contre les professeurs jugés trop réactionnaires.

Mais bien vite ces revendications prirent une tournure plus politique : contestation de la politique « bourgeoise » du général De Gaulle. Le président de l’université de Nanterre a cru bien faire de fermer la fac pour mettre fin à la grève et à et à la contestation. Mal lui en a pris : les étudiants se sont déportés à la fac de la Sorbonne pour faire de l’agitation, et inviter les étudiants de cette fac à les suivre dans la grève ; avec succès.

Des milliers d’étudiants descendaient donc dans la rue, dressaient des barricades, brûlaient des voitures, affrontaient la police et les CRS. La répression fut violente : il y eut deux morts et des blessés graves. Devant la brutalité de la police, les familles et une bonne frange de la population prirent le parti des manifestants. Des jeunes des lycées et collèges entrèrent dans la lutte aux côtés de leurs aînés, en signe de solidarité ; les syndicats ouvriers qui, jusque-là, les qualifiaient de « gauchistes » et de « casseurs », décrétèrent la grève générale dans tout le pays. Des usines étaient occupées, dont les usines Renault de Billancourt et de Flins. Après Paris, toutes les grandes villes de province entrèrent aussi en grève. Toute la France était paralysée, les trains ne circulaient plus, l’administration ne fonctionnait plus. Devant l’étendue de la contestation du régime, le général De Gaule se réfugia en Allemagne chez son ami, le général Massu qui y commandait les troupes françaises.

Le gouvernement, aux abois, lâcha du lest et décida de négocier avec les dirigeants syndicaux. Les négociations aboutirent aux accords de Grenelle (25 et 26 mai 1968) : augmentation du Smic de 35% et de 56% pour les salariés agricoles, augmentation générale des salaires de 10% en moyenne, reconnaissance légale de la section syndicale d’entreprise et de l’exercice du droit syndical dans l’entreprise, etc.

Peu à peu le gouvernement mettait fin à la grève en s’attaquant aux rares usines encore occupées qui avaient rejeté les accords de Grenelle. Côté étudiants, les facs fermées étaient rouvertes, et les étudiants arrêtés relâchés.

Mai 68 au Sénégal

Dans ce pays le mouvement de protestation a commencé aussi chez les étudiants, à l’Université Cheik Anta Diop (UCAD) de Dakar. Créée en 1957, cette université était la toute première de l’empire colonial français. En 1968, elle accueillait 23 nationalités différentes dont 27 % de Français, 32% de Sénégalais, 38 % d’Africains francophones et 3 % d’autres nationalités.

L’UCAD fut donc le théâtre d’une vaste révolte estudiantine qui menaça gravement le régime du parti unique du poète-président Senghor qui a dû se réfugier dans un camp militaire français à Dakar.

À bien des égards, Mai-68 au Sénégal dépassa le simple mouvement de protestation local pour s’inscrire dans le mouvement social mondial de contestation de la jeunesse, avec ses spécificités africaines.

En effet cette ouverture au monde s’accompagnait également d’un mouvement de contre-culture avec une référence à des valeurs culturelles africaines et Tiers-mondistes. Les étudiants contestaient l’enseignement prioritaire de l’art et de la culture occidentale. Ils saluaient les héros de la révolution cubaine (Che Guevara), de la longue marche (Mao Tsé-Toung), de la révolution vietnamienne (Ho-chi-Minh et Van Giap). Ils citaient aussi en exemple Martin Luther King, les Black Panthers, Kwamé Nkrumah, Frantz Fanon, Patrice Lumumba, Amilcar Cabral, entre autres.

Au départ, les revendications estudiantines étaient d’ordre purement économique. Ils s’insurgeaient contre la diminution du taux de leurs bourses de moitié ou des deux tiers, et de leurs mensualités, ramenées de 12 à 10 mois, pour, paraît-il, faire face à l’afflux massif des nouveaux bacheliers suite à la suppression de la Première Partie du Baccalauréat.

L’Union des étudiants sénégalais (UDES) entama des négociations avec le gouvernement pour débloquer la situation. Mais constatant la mauvaise volonté des autorités, elle appela à une grève de protestation le 18 mai. Le 24 mai, une assemblée générale de ce syndicat étudiant vota la grève générale et illimitée à partir du 27, en invitant l’Union nationale des travailleurs sénégalais (UNTS) à se joindre au mouvement.

Le 29 mai, les autorités universitaires demandèrent aux étudiants de rédiger pour 8 h une déclaration certifiant que la grève et l’occupation étudiantes ne visaient pas à renverser le gouvernement de Senghor. Ils ne répondirent pas à cette injonction. Alors le même jour, les gardes mobiles qui avaient déjà encerclé le campus universitaire, donnèrent l’assaut à coups de grenades lacrymogènes. Les quelques cocktails Molotov lancés par des étudiants ne feront pas le poids. On dénombrera officiellement 1 mort et 69 blessés parmi les insurgés mais des tracts syndicaux mentionnaient 4 morts et des centaines de blessés. Des étudiants furent arrêtés et certains expulsés vers leur pays d’origine. En signe de solidarité, la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF) occupa l’ambassade du Sénégal à Paris.

La classe ouvrière entre dans la contestation

La charge sanglante du campus par les forces de l’ordre fut l’étincelle qui mit le feu aux poudres. La puissante centrale syndicale des travailleurs, l’UNTS pourtant proche du pouvoir (Doudou Ngom, le secrétaire général était un fidèle partisan de Senghor) entrait en grève pour protester contre la répression dont les étudiants étaient victimes, mais aussi pour poser leurs propres revendications.

Le 30 mai, l’UNTS déclencha une grève générale et illimitée dans tout le pays. Le soir même, Senghor dans un « discours à la nation », proclama l’état d’urgence, fustigea des « puissances rouges », accusa les étudiants sénégalais d’imiter leurs camarades du Quartier latin, confia le maintien de l’ordre aux soldats et appela à l’aide l’armée française qui se chargea de verrouiller les points stratégiques dakarois.

Le lendemain matin, la tension était à son comble. Plus d’une centaine de syndicalistes furent arrêtés à la Bourse du travail alors que la manifestation prévue n’avait pas encore démarré. Barricades, jets de pierres et cocktails Molotov firent leur apparition : 4 à 5000 personnes participèrent à l’émeute. Les manifestants marchèrent vers la Présidence, brisant quelques vitrines et incendiant des voitures au passage. Des grenades lacrymogènes étaient lâchées depuis des hélicoptères faisant deux morts et des centaines de blessés. Les affrontements tragiques qui enflammèrent la ville de Dakar durèrent trois jours : du 29 au 31 mai 1968.

Le 1er juin Senghor entama des négociations qui se soldèrent par la libération de tous les prisonniers le 9 juin. Le 13 juin des accords tripartites furent signés entre le gouvernement, le patronat et les syndicats. Le salaire minimum était revalorisé de 15 %, tandis que le train de vie des membres du gouvernement était symboliquement réduit.

Quant aux étudiants, ils n’obtinrent presque rien. Même la réforme qu’ils réclamaient leur avait été refusée.


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