UATCI

70ème ANNIVERSAIRE DE LA GRÈVE DES CHEMINOTS DU DAKAR-NIGER

SÉNÉGAL-MALI

Pendant la colonisation, il y a soixante-dix ans, les cheminots de la ligne de chemin de fer Dakar-Niger se sont mis en grève pendant plus de cinq mois (du 11 octobre 1947 au 19 mars 1948) avec l’aide de la CGT. C’était la première fois qu’ils se mettaient en lutte d’une manière déterminée. Cela a touché l’ensemble du réseau ferré de l’Afrique de l’Ouest.

Parmi les nombreuses revendications il y en avait deux plus importantes : d’une part le problème du salaire et d’autre part du « cadre unique », c’est-à-dire l’égalité des droits entre cheminots français et africains. Sous le régime colonial, les cheminots africains étaient traités comme du bétail.

Le mouvement a touché toutes les lignes de chemin de fer de l’Afrique de l’Ouest. Il y avait la ligne Dakar-Niger qui servait surtout dans le transport de l’arachide du Sénégal vers le port de Dakar, mais aussi pour la circulation des travailleurs saisonniers venant du Mali. Et c’est sur cette ligne que les cheminots étaient les plus déterminés. Il y avait aussi la ligne Conakry-Niger qui assurait le transport de bananes. Quant à la ligne Abidjan-Niger, elle servait à acheminer le café et le cacao vers les ports d’Abidjan et Grand Bassam. La quatrième ligne allait du Bénin au Niger. Tous ces produits étaient bloqués par la grève des cheminots.

La situation politique, en 1947, était mauvaise pour la France colonialiste. Déjà une grande grève, menée par le syndicat CGT proche du PCF, avait secoué la métropole. Dans les colonies françaises, la situation était plus tendue. La guerre avait commencé au Vietnam avec Ho Chi Minh en tête. À Madagascar c’était carrément une révolte insurrectionnelle qui s’était déclenchée. Le pouvoir colonial s’était empressé de l’écraser dans un bain de sang. Il y eut environ 100.000 morts. Dans les colonies françaises d’Afrique de l’Ouest, la situation était aussi tendue. Déjà en 1937 les cheminots de Dakar-Niger s’étaient mis en grève, mais la régie n’avait pas cédé et l’armée avait tué six ouvriers sénégalais. En janvier 1947 une grève générale qui dura dix jours mobilisa tous les corps de métier. Les salaires qui n’étaient pas indexés sur l’inflation, alimentaient le mécontentement au sein de la population.

Au Sénégal, en octobre 1947, la puissance coloniale fut prise à la gorge. Elle usa de tous les moyens pour casser le mouvement de grève des cheminots. Pour faire reprendre le travail on emprisonna le dirigeant syndical Ibrahima Sarr, les locaux syndicaux furent perquisitionnés et les grévistes licenciés. La direction du chemin de fer créa un syndicat maison pour faire concurrence au syndicat gréviste et négocier la reprise. Comme tout cela ne décourageait pas les cheminots en lutte, la régie fit appel aux chefs traditionnels locaux, aux notables et même à l’armée. La direction utilisa même des « jaunes » venus de France pour faire marcher la ligne ainsi que toutes sortes de pressions sur les ouvriers et les dirigeants des grévistes.

Ces derniers ne cédèrent pas. Après plus de cinq mois de grève la direction finit par céder sur une partie des revendications. Finalement la régie accorda une augmentation de salaire de 20%. Elle accepta « le cadre unique » mais en réalité très peu en bénéficièrent. C’était réservé uniquement aux Français.

Cette victoire des cheminots fut une grande leçon de combat pour les prolétaires d’Afrique de l’Ouest. Même minoritaires, les travailleurs s’organisèrent pour ne pas céder aux provocations. Ils surent capter la solidarité de la population, surtout les femmes. Elles aidèrent les grévistes et leurs familles pour qu’ils puissent avoir de quoi se nourrir.

C’était le début de la pénétration des idées de lutte des travailleurs. Cela aida des syndicats comme la CGT à avoir plus de poids pour les mobilisations futures. Cela permit aussi à des hommes politiques comme Senghor, Lamine Guèye ou Houphouët Boigny de se présenter comme dirigeants crédibles au sein de la population.

Cette grève est une leçon politique toujours d’actualité pour les combats futurs de la classe ouvrière en Afrique. Les salaires de misère, la vie chère, les conditions de travail qui ne cessent de se dégrader, le chômage et la dictature qui règne un peu partout, finiront par engendrer des explosions de colère. Les travailleurs ont intérêt à s’organiser en tant que classe exploitée et auront besoin de savoir distinguer leurs faux amis qui n’hésiteront pas de les tromper pour se hisser au pouvoir en profitant de leurs futures luttes.


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